Carnet de concert

Luganski au Cygne

Chopin en plein air, de la Barcarolle aux vingt-quatre Préludes.

30 pièces 4 volets ~ 1 h 30
Programme officiel
Portrait

Nikolaï Lugansky, l'autorité sans pose

Né à Moscou en 1972, Nikolaï Lugansky entre très tôt dans la filière d'excellence du piano russe : École centrale de musique, puis Conservatoire Tchaïkovski. Ses maîtres dessinent déjà son profil : Tatiana Kestner pour la rigueur de base, Tatiana Nikolaïeva pour la profondeur bachienne, Sergei Dorensky pour la grande ligne de concert.

La montée en puissance est rapide : médaille d'argent au concours Bach de Leipzig à seize ans, deuxième prix au concours Rachmaninov de Moscou deux ans plus tard, puis médaille d'argent au Concours international Tchaïkovski en 1994. Ce dernier jalon l'installe vraiment sur la carte internationale. Il n'arrive pas comme un phénomène mondain, mais comme un pianiste déjà construit. Nettement plus durable, et moins fatigant pour tout le monde.

Depuis, Lugansky s'est imposé par un mélange rare de densité sonore, de clarté polyphonique et de tenue intérieure. Sa réputation s'est d'abord construite autour de Rachmaninov et Prokofiev, terrains naturels pour un pianisme ample, nerveux, très architecturé ; elle s'est élargie vers Debussy, Franck, Schumann, Wagner transcrit, et une musique de chambre de haut rang avec Repin, Kniazev, Maisky ou Kavakos.

La reconnaissance a suivi sans bruit excessif : grands festivals, grandes salles, collaborations avec des orchestres et chefs majeurs, titre d'Artiste du peuple de Russie en 2013, et une discographie très primée. Ses Rachmaninov, Franck et plus récemment ses Wagner et Schumann pour Harmonia Mundi confirment cette maturité : pas un pianiste de gestes, plutôt un pianiste d'ossature.

Ce qui le rend intéressant dans Chopin, justement, c'est qu'il n'y vient pas en parfumeur. Lugansky garde le chant, mais il refuse la mollesse ; il donne aux basses une charpente, aux ornements une fonction, aux grandes respirations une ligne. Pour un programme en plein air, c'est exactement le bon tempérament : assez de projection pour tenir le jardin, assez de retenue pour laisser les Préludes parler. Chopin lui doit au moins ça : être joué sans napperon.

Ce programme est plus fin qu'il n'en a l'air sur l'affiche : une grande page nocturne, trois Impromptus publiés et la Fantaisie-Impromptu posthume qui testent le toucher sous plusieurs angles, un scherzo presque aérien, puis le bloc des vingt-quatre Préludes, petit théâtre complet de Chopin en moins d'une heure.

Luganski n'est pas un pianiste qui vend le rubato comme parfum. Son intérêt, surtout ici, est ailleurs : une main droite lumineuse mais tenue, des basses jamais épaissies inutilement, et cette manière très russe de laisser l'architecture parler avant le sentiment. Pour Chopin, c'est précieux. Cela évite le sucre, denrée hélas disponible en gros conditionnement.

En plein air, l'écoute change : les détails les plus fragiles peuvent se perdre, mais les grandes respirations gagnent une évidence physique. La Barcarolle, le quatrième Scherzo et certains Préludes devraient très bien prendre la lumière du soir. Les miniatures les plus murmurées demanderont davantage d'attention : ce sont souvent elles qui paient le mieux.

À écouter comme un arc unique : eau, improvisation, féerie, puis vingt-quatre chambres brèves où Chopin fait tenir tout un monde.

Repères

Le petit roman des formes

Barcarolle

Le nom vient de la chanson de gondolier vénitienne, mais Chopin en fait une page tardive et ambitieuse : même balancement d'eau, autre horizon. Ce n'est pas une scène de carte postale ; c'est presque un nocturne symphonique comprimé dans le piano.

Impromptus

Le mot promet l'improvisation, mais chez Chopin tout est serti. Les trois Impromptus publiés de son vivant jouent avec cette illusion de spontanéité ; la Fantaisie-Impromptu, écrite plus tôt et publiée après sa mort, arrive comme une pièce devenue célèbre malgré son auteur. L'histoire de la musique a parfois mauvais caractère, mais une excellente mémoire.

Scherzo

Un scherzo devrait être une plaisanterie. Chopin, naturellement, en fait une architecture nerveuse, parfois tragique. Le quatrième est le plus clair, le plus aérien : moins coup de théâtre que féerie contrôlée.

Préludes op. 28

Le cycle est composé à la fin des années 1830, autour de Majorque et de Nohant, dans l'ombre assumée de Bach : vingt-quatre tonalités, mais sans dissertation. Chaque prélude ouvre une porte, puis la referme presque aussitôt. Le génie, ici, tient dans la vitesse de condensation.

Volet I

La nuit sur l'eau

Une Barcarolle qui n'est pas une carte postale vénitienne, mais un grand nocturne en mouvement.

1 pièce · balancement, chant, lumière tardive
01
Chopin · Barcarolle, op. 60

Allegretto

Nikolaï Luganski, piano

La main gauche installe le balancement de gondole, mais la pièce vise beaucoup plus haut que le pittoresque. Écrite dans le dernier Chopin, elle garde la grâce de la barque et ajoute une ampleur presque orchestrale, avec des irisations harmoniques très tardives. En ouverture, Luganski devrait y poser son territoire : élégance, pédale claire, montée en densité sans emphase.

Volet II

Quatre façons d'improviser

Les Impromptus ont l'air libres ; ils sont surtout d'une précision diabolique.

4 pièces · arabesques, ombre, virtuosité légère
02
Impromptu n°1 en la bémol majeur, op. 29

Allegro assai, quasi presto

Nikolaï Luganski, piano

Le premier Impromptu publié par Chopin fixe déjà le paradoxe du genre : donner l'impression que la main invente en direct, alors que tout est réglé au millimètre. Un sourire rapide, mais pas décoratif. Les traits doivent filer sans durcir ; la partie centrale apporte juste assez de gravité pour que le brillant ne devienne pas porcelaine de vitrine.

03
Impromptu n°2 en fa dièse majeur, op. 36

Andantino

Nikolaï Luganski, piano

Le plus noble des quatre, et le moins pressé de séduire. Le récit avance comme une marche intérieure : grande ligne calme, poussées plus sombres, lumière qui revient sans vraiment innocenter la pièce. Il faut garder le centre de gravité bas. C'est typiquement le genre de page où Luganski peut être souverain sans hausser la voix.

04
Impromptu n°3 en sol bémol majeur, op. 51

Tempo giusto

Nikolaï Luganski, piano

Plus tardif, plus ambigu, plus secret. La surface reste chantante, mais l'harmonie glisse sans prévenir ; derrière la politesse du salon, Chopin fait déjà bouger les murs. C'est un art de la transition, de la phrase qui se retourne et change la couleur de la pièce.

05
Fantaisie-Impromptu en ut dièse mineur, op. 66

Allegro agitato

Nikolaï Luganski, piano

Le tube, donc le danger. Publiée après la mort de Chopin par Julian Fontana, elle n'appartient à la série des Impromptus qu'après coup ; l'usage l'a adoptée, la musicologie garde un sourcil levé. La bonne lecture ne fait pas mousser le presto et ne transforme pas le thème central en confiserie. Il faut de l'élan, une pulsation nette, puis un chant simple. Si Luganski le garde droit, la pièce retrouve ses nerfs.

Le sourire oblique

Le quatrième Scherzo est moins démoniaque que les trois autres. Il regarde vers Mendelssohn, mais avec le raffinement harmonique de Chopin dans la poche intérieure.

Volet III

Féerie contrôlée

Une virtuosité claire, presque suspendue, qui gagne à rester mobile.

1 pièce · scherzo, chant central, éclats
06
Scherzo n°4 en mi majeur, op. 54

Presto

Nikolaï Luganski, piano

Le plus lumineux des Scherzos, donc aussi le plus dangereux : on peut le prendre pour une pièce aimable, alors qu'il exige une mécanique de précision sous le sourire. Les traits doivent pétiller sans claquer, et le grand épisode chanté doit respirer large sans ralentir tout le paysage. En extérieur, c'est probablement l'un des moments les plus lisibles de la soirée.

Volet IV

Vingt-quatre chambres

Les Préludes op. 28 : pas un recueil de bis, mais un cycle complet, abrupt, instable, génialement concentré.

24 préludes · tous les tons majeurs et mineurs · ~ 40 minutes

Majorque, Bach, et la miniature armée

Les Préludes suivent les vingt-quatre tonalités, comme un salut à Bach, mais Chopin refuse le traité. Certains durent moins d'une minute, d'autres ouvrent un paysage entier. Le cycle tient parce que chaque fragment connaît exactement son poids.

07
Prélude n°1 en ut majeur

Agitato

Une porte ouverte brutalement : quelques vagues d'arpèges, et le cycle est déjà lancé.

08
Prélude n°2 en la mineur

Lento

Une marche malade, presque sans mélodie. Chopin peut être plus inquiétant en deux minutes que d'autres en un opéra.

09
Prélude n°3 en sol majeur

Vivace

Main gauche vive, main droite chantante : l'élégance comme exercice d'équilibre.

10
Prélude n°4 en mi mineur

Largo

La célèbre descente harmonique. À écouter sans pathos : plus c'est simple, plus c'est fatal.

11
Prélude n°5 en ré majeur

Molto allegro

Un éclair. Le risque est de le rater parce qu'il passe presque avant d'avoir commencé.

12
Prélude n°6 en si mineur

Lento assai

Le violoncelle imaginaire de la main gauche. Funèbre, mais pudique, ce qui est une distinction assez essentielle.

13
Prélude n°7 en la majeur

Andantino

La miniature parfaite : moins d'une minute, une silhouette, aucune graisse.

14
Prélude n°8 en fa dièse mineur

Molto agitato

Nerveux, serré, presque orchestral. Ici le plein air devra laisser passer les ombres rapides.

15
Prélude n°9 en mi majeur

Largo

Accords pleins, procession très courte. Un porche de cathédrale, mais pliable en quatre pages.

16
Prélude n°10 en ut dièse mineur

Molto allegro

Une fusée capricieuse. Le pianiste n'a pas le temps de poser une intention : il doit l'avoir déjà dans les doigts.

17
Prélude n°11 en si majeur

Vivace

Une respiration claire avant les zones lourdes. Rien d'anecdotique : c'est le placement qui compte.

18
Prélude n°12 en sol dièse mineur

Presto

Course sombre, presque martelée. Chopin resserre l'étau et repart aussitôt.

19
Prélude n°13 en fa dièse majeur

Lento

Grand nocturne caché au centre du cycle. À ce stade, il faut accepter le temps long.

20
Prélude n°14 en mi bémol mineur

Allegro

Un grondement de basse, sans consolation. Parenthèse brève, très noire.

21
Prélude n°15 en ré bémol majeur

Sostenuto

La goutte d'eau, bien sûr. La partie centrale est le vrai sujet : quand l'idylle révèle son sous-sol.

22
Prélude n°16 en si bémol mineur

Presto con fuoco

Virtuosité sans filet. Il faut du feu, mais surtout une trajectoire. Sinon c'est une très belle chute d'escalier.

23
Prélude n°17 en la bémol majeur

Allegretto

Un chant ample, avec ces basses répétées qui sonnent comme une cloche lointaine.

24
Prélude n°18 en fa mineur

Molto allegro

Explosion courte, presque théâtrale. Chopin claque une porte et change de pièce.

25
Prélude n°19 en mi bémol majeur

Vivace

Arpèges lumineux, écriture d'air. C'est l'un des moments où le jardin devrait aider la musique.

26
Prélude n°20 en ut mineur

Largo

Accords de tombeau. Treize mesures, pas une de trop. Toute surcharge serait une faute de goût.

27
Prélude n°21 en si bémol majeur

Cantabile

Retour du chant, mais voilé. Il faut écouter les contrechants, pas seulement la mélodie principale.

28
Prélude n°22 en sol mineur

Molto agitato

Basses martelées, gestes secs. La violence est tenue courte, donc elle mord mieux.

29
Prélude n°23 en fa majeur

Moderato

Dernière clairière. Une élégance fragile avant la conclusion en pleine tempête.

30
Prélude n°24 en ré mineur

Allegro appassionato

Final implacable : main gauche torrentielle, main droite prophétique, trois ré graves comme des coups de marteau. Le cycle ne se ferme pas, il s'abat.